Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13 janvier 2007

Elle dépasse l'entendement

Portrait - Libération
Emmanuelle Laborit, 35 ans, comédienne révélée par «les Enfants du silence». Née sourde, elle a fait de son handicap un atout. Elle relance l'International Visual Theatre.

Elle dépasse l'entendement
Par Caroline de BODINAT
QUOTIDIEN : vendredi 12 janvier 2007
 
Elle n'est pas bavarde, Emmanuelle Laborit. On s'est planté, elle est pire. C'est une pipelette qui adore avoir le mot de la fin. Une chorégraphe de la prose qui sculpte l'espace en haut débit avec ses mains. Une militante de la gestuelle qui persiste et qui vous salue bien. Une tête de mule aussi, qui se montre très vite allergique à la sensiblerie, se coxant avec tout ce que le monde peut bafouiller de pleurnichard et de larmoyant. C'est une femme oiseau qui se plaît, avec l'aide de son interprète, à vous clouer le bec quand le sujet l'embarrasse de compliments. Perchée sur ses stiletto, elle fait rouler ses yeux noisette grillée à la façon des kabukis. Cette brune piquante, cheveux longs, frange sur le front, déteste les révérences, les questions lui demandant de décrypter son silence, la pitié dans tous ses états et, naturellement, le terme de handicapée du tympan.
Cette sourde de naissance s'en voulait secrètement de ne pas arriver à mêler l'humanité des sourds à celle des entendants. Elle dit : «Je voudrais conduire un laboratoire unique d'expériences qui se doit de dépasser l'entendement.» C'est chose faite à présent. Elle ressuscite le 16 janvier l'International Visual Theatre. L'IVT, a été créé en 1979 par Alfredo Corrado, artiste sourd d'origine américaine. C'est là et avec lui qu'elle est devenue comédienne. La troupe mixte qu'Emmanuelle Laborit dirige aujourd'hui est composée d'acteurs entendants qui parlent et de comédiens sourds, qui signent. Ce théâtre est aussi une maison d'édition et un centre culturel d'enseignement à la langue des signes accueillant huit cents élèves. L'endroit est niché au bout de la cité Chaptal à Paris, dans le neuvième arrondissement, quartier très lever de rideaux, rouge velours et applaudissements.
C'est à l'IVT qu'elle reçoit, dans un espace toujours en chantier. Concernant les travaux de rénovation, elle résume : «Ce lieu, on l'a entièrement repensé et fluidifié.» Quant aux travaux d'isolation, elle signe en souriant : «Vous n'imaginez pas comme les sourds sont parfois très bruyants !» Elle insiste sur le financement pour boucler un budget de 2,6 millions d'euros. Elle est salariée de l'IVT, mais taira le montant de son net à déclarer. Pas trop de blé.
Emmanuelle Laborit, c'est une femme sirène qui se serait esquissée à la Tim Burton. Elle dit avoir reçu «un don étrange qui lui a permis de transgresser un jour le mur du son». Sa réalité, elle ne la raconte pas d'une cartésienne façon. Choisit de vous plonger dans une histoire en jouant avec l'entièreté de «votre différence», ou de votre infirmité d'entendants, qui n'est autre que de rester «sourd à sa vraie culture, sa sensibilité, sa nature, son moi profond». 
Son père, sa mère et sa petite soeur Marie sont entendants. Psychiatre de métier, c'est son géniteur qui lui fera découvrir ce porte-voix. Ceci après avoir écouté sur France Culture un certain Alfredo Corrado, sourd et muet, s'exprimer par le biais de Bill Moody, son interprète au micro et dans la vie. La langue des signes, Emmanuelle Laborit la découvre à 7 ans. Chantal Liennel, une des premières comédiennes sourdes de la troupe de l'IVT, se souvient d'elle à l'époque : «C'était une enfant curieuse de tout, elle s'étonnait de voir que des adultes sourds existaient. Elle assistait aux répétitions, apportait une sorte de lumière et, comme il fallait donner un signe à son prénom, je lui ai donné le signe illustrant un soleil venant du coeur.» 
Avant, la petite Emmanuelle pratiquait un langage qu'elle décrit «ombilical avec [sa] mère, animal et instinctif avec [sa] soeur, comme un code particulier, fait de gestes et de mimiques». Jusqu'en 1991, l'enseignement à la langue des signes n'est pas admis en France par l'Education nationale. Elle passe son baccalauréat à 20 ans. Mettant fin à une adolescence tapageuse et révoltée, parfum entêtant et vanillé, clopes aux lèvres, consommation d'alcool non modérée. Longtemps, elle doit se forcer à oraliser des mots, à affronter le regard des autres, consciente de sa voix qu'elle imagine toujours «fluette et bizarre». Ses parents s'initient à la langue des signes, militent et continuent à le faire, ajoute-t-elle, pour que «cette forme d'expression ne reste pas dans la clandestinité, que l'on puisse permettre à une dauphine de Miss France de s'exprimer autrement que par la voix de l'oralité». 
Elle bavarde, Emmanuelle Laborit, mais d'elle n'aime pas parler. Des médias et de leurs raccourcis barbares, elle aurait tendance à se méfier. Les journaux ont titré à son sujet : «La sourde-muette reçoit le molière», avec son nom écrit en tout petit sous la photo. Dans son envolée, on lui a coupé les ailes, c'est ce que dit la demoiselle. Parce que, ce soir de 1993, quand elle monte sur scène cueillir le molière de la meilleure révélation théâtrale pour les Enfants du silence, ce n'est pas sa surdité qui va la gêner mais, comme toute reine d'un soir, la traîne de sa robe dans laquelle elle a peur, avec ses talons aiguilles, de se vautrer. Elle écrit un bouquin l'année d'après, deux cent vingt pages traduites en neuf langues. Le comble pour une femme qui n'aime pas se faire traiter de muette. A l'époque, elle disait : «Je vois comme je pourrais entendre, mes yeux sont mes oreilles, j'écris comme je peux signer, mes mains sont bilingues, mon coeur n'est sourd de rien, voilà ma différence.» 
Son verbe n'a pas changé d'un iota. Elle s'est juste tenue à l'écart du regard de la presse. Après les Enfants du silence, elle a joué Antigone au Festival d'Avignon, puis est partie en tournée sur les planches de France et d'ailleurs. Elle enquillera une douzaine de courts et de longs métrages, sous la direction d'Yves Angelo, de Mehdi Charef ou de Claude Lelouch. Du cinéma, elle raconte : «Je rêve d'un rôle de voyou, de violente, de méchante, mais ce qui m'étonne, c'est que les réalisateurs n'imaginent pas les sourds en gangsters !» Alors, on la cantonne dans des rôles de victimes, de souffrance, d'opprimée. «Pas très joyeux, le registre !» demande-t-elle à son interprète de préciser.
Sinon, Emmanuelle Laborit aurait presque tendance à dire qu'elle vit comme tout le monde. Elle ne croit pas à la biblique histoire du Verbe qui s'est fait chair. Vote à gauche, mais se dit pas encore convaincue par Ségolène Royal. Elle a pris la résolution de devenir patiente, s'acharne au boulot, se transporte en métro, et considère que comédienne, c'est toujours son métier. De 13 heures jusqu'à 22 heures tous les jours, elle répète le spectacle d'ouverture de la saison de l'IVT. Pas de repos, ni de répit pour Cordelia qu'elle interprète dans le K Lear. Elle rentre le soir chez elle, «morte de faim et épuisée». Prévient de cette normalité dans la foulée, elle attend un enfant pour le mois de mai. Du futur bébé, elle tait le nom de son père et dit : «Il choisira s'il veut être sourd ou entendant. Il sera bilingue parce que son père est sourd comme moi. On lui apprendra la langue des signes.» Puis elle s'est levée, a souri tout en rapprochant la main droite de sa bouche. On a cru que cela voulait dire au revoir, cela signifiait merci.

photo MATHIEU ZAZZO
 
Emmanuelle Laborit en 7 dates : 18 octobre 1971 Naissance à Paris ; 1980 Voyage au bout du métro, mise en scène par Ralph Robbins, première pièce de théâtre ; 1993 Molière de la révélation théâtrale ; 1994 Le Cri de la mouette (édition Robert Laffont) ; 1993 Molière pour les Enfants du silence ; 1995 Antigone au Festival d'Avignon ; Janvier 2007 Ouverture de l'IVT.
 

Commentaires

Pour le sourire, parce que même le coeur douloureux, etc. :
j'apprends ce soir, en même temps que sa disparition à nonante-quatre ans, que l'Abbé (le seul le vrai) avait un problème d'audition unilatéral comme un saumon.

Moyennant quoi... il conduisait des petites anglaises pour pouvoir converser avec son passager !

Patrice, bonne année à toi à travers tout ça

Écrit par : Patrice | 23 janvier 2007

Les commentaires sont fermés.